1 an - noces de coton texte intégral

1 an - noces de coton texte intégral

Coton

1 an

 

 Une maman, c'est comme du coton : elle est douce à l'intérieur comme à l'extérieur et  nettoie tous les maux.

Jean Gastaldi

 

Quel est le point commun entre une bonne sudation dans un centre de fitness (là où en général on se rend en voiture parce qu’y aller à vélo est justement trop fatiguant) et la fin d’une soirée à l’Opéra ? Le coton, celui qui compose votre maillot de corps et celui du disque à démaquiller.

 

Deux aspects d’une même matière, qui trouve son origine dans les boules blanches du cotonnier, qui portent ses graines.  C’est d’ailleurs si singulier dans le règne botanique que les branches séchées de la plante ont une véritable valeur décorative. Pensez donc que vous achetez souvent plus cher une branche brute chez le fleuriste que l’équivalent de dizaines de boules de coton transformées en T-shirt. C’est à ne rien comprendre de la notion de valeur ajoutée par l’industrie.

 

Le coton, les enfants l’adorent, car ces quelques bouts arrachés à la réserve souvent maternelle permettent de figurer de la plus réaliste des façons les beaux nuages qui croisent paresseusement dans le ciel. De beaux nuages blancs synonymes de beau temps, rien à voir avec cette chape de plomb* qui s’abat lorsque l’orage ou la tempête menacent. Quelle désillusion d’ailleurs que celle de l’enfant émerveillé qui prend l’avion pour la première fois ! Eh non, petit d’homme : les nuages ne sont pas faits de coton. Juste d’eau. Ce qui explique d’ailleurs qu’ils amènent la pluie, alors que le coton a plus tendance à la boire, l’eau. Sur nos corps couverts de sueur comme celle de la Mer d’Aral, d’ailleurs.

 

Mais revenons un peu en arrière.  Le coton fait l’objet d’un mystère presque aussi grand que celui des Pyramides. Son usage est très ancien, car le plus vieux fil de coton tissé date de 5500 ans avant notre ère. Difficile d'être plus précis. On l’a découvert lové dans une perle de cuivre*, dans la vallée de l’Indus, dans l’actuel Pakistan.  De telles découvertes sont rares, car le coton se désagrège rapidement, comme toute matière organique : il est constitué de cellulose presque pure. Pourtant, lorsque les conditions sont favorables, il est préservé, comme un fossile ou une momie. C’est ainsi qu’on a trouvé au Pérou des fils de coton  plus récents que ceux recueillis au Pakistan, mais bien antérieurs au Christ. C’est d’ailleurs un fait assez exceptionnel dans l’histoire des plantes cultivées. Car, en règle générale, une plante se répand à partir d’un foyer unique. C’est ainsi que le riz, le blé et le maïs ont longtemps été les plantes apanages de trois grandes régions distinctes : l’Asie, l’Europe et l’Amérique.

 

Et c’est là que commence le mystère, qui est à la fois d’ordre botanique, génétique, mais également archéologique. Le coton du Nouveau monde a en effet 26 paires de chromosomes. Celui de l’ancien monde, seulement 13. C’est à dire que le coton américain est un hybride, fruit du croisement entre un cotonnier local et un plant eurasiatique. De quand date cette hybridation ? Du temps de la Gondwana, il y a 160 Millions d’années ? Ou bien à une époque beaucoup plus récente ? Certains font le lien supposé existant entre les pyramides méso-américaines et égyptiennes : et si des navigateurs étaient venus d’Afrique pour amener avec eux les plans des pyramides et des plants de coton ?

La théorie est séduisante, en tout cas elle ouvre les portes de l’imaginaire, et l’explorateur norvégien Thor Heyderdahl lui a donné un certain crédit en traversant l’Atlantique sur un radeau de papyrus[1] comme auraient pu le faire les anciens Égyptiens. Las, il s’avère que la graine du cotonnier, par ailleurs très riche en protéines, résiste remarquablement à l’eau de mer et peut conserver son pouvoir germinatif après une traversée. Il ne lui était donc pas nécessaire d’être aidé par l’Homme.

 

Toujours est-il que selon certains, c’est cette présence du coton dans le Nouveau Monde qui est l’origine de la plus célèbre bévue géographique de l’Histoire. En voyant venir à lui des indigènes vêtus de pièces de coton, Christophe Colomb fut persuadé d’avoir trouvé le chemin vers les Indes. Erreur dont il ne démordra pas et qui fit que l’on attribua non pas son nom au nouveau continent, mais celui d’un autre explorateur. Vespucci, Amerigo de son prénom[2].

 

Le coton qui nous intéresse est donc celui qui produit de longues fibres. Celles-ci, formée chacune d’une seule et même cellule, se comptent par centaines de milliers dans une seule capsule. Longue de 15 à 40 millimètres, elles vrillent sur elles-mêmes, propriété qui les destine justement à l’élaboration de fils. Sans vrille, pas de fils : les fibres du kapok, qui ne vrillent pas,  ne sont pas tissées et servent juste de rembourrage.  Quant à sa couleur, dans notre esprit, le coton est blanc. Il n’en a pas toujours été ainsi, car, à l’état naturel, la fibre peut prendre de nombreuses teintes différentes : brun plus ou moins foncé, beige, vert, et même mauve. De quoi agrémenter les antiques tuniques dont on retrouve les fragments là où le temps n’a pu accomplir son œuvre de destruction.

 

Nous avons commencé notre voyage  dans la vallée de l’Indus. La haute Antiquité méditerranéenne ignorait le coton, qui n'effleurera ses rives orientales que vers -1000.  Ce qui clôt d’ailleurs la polémique évoquée plus haut, à moins que l’on ne découvre dans quelque chambre secrète de la Grande Pyramide une tunique de coton.

 

Sur les rives de la Grande bleue, on tissait le lin, le chanvre, et la laine. C’est Hérodote, le grand géographe et historien grec, qui fait découvrir à ses compatriotes le coton de l’Indus. Il y décrit un arbre qui « porte de la laine ». La langue allemande actuelle ne dit pas autre chose avec son  baumwolle  ou « laine d'arbre ».  Déjà, à cette époque, le cotonnier était cultivé en rangées, comme la vigne, fait remarquer Théophraste, vers -350.

 

Dans l'Europe médiévale, cependant, le coton n'est pas encore filé. Il arrive d'Orient, comme son nom, dérivé de l'arabe al quton, nous l'indique, et qui a donné en espagnol algodon. Son usage se limite au rembourrage de matelas et des vêtements : de quoi flatter avantageusement certaines carrures ! Existe ainsi le bel exemple du jaque très ajusté  qui aurait appartenu à Charles de Blois, mort en 1364, aujourd'hui exposé au Musée des Tissus de Lyon, dont toute la surface est rembourrée de coton. Mais bientôt la fibre attirera les tisserands.

 

Le coton, étoffe exotique, connaît alors un grand succès qui va aller croissant, avec la multiplication des échanges. Les Arabes se font bientôt une spécialité de ce lucratif commerce, avec comme intermédiaires, comme souvent, Vénitiens et Brugeois. Puis ce sera au tour des Compagnies des Indes à prendre le relais. La doyenne de celles-ci, créée en 1602,  est la Compagnie des Indes orientales hollandaise, la VOC,[3] véritable état dans l'état qui ira jusqu'à armer des flottes de navires de guerre et à emmener des bataillons outre-mer.

 

Le coton est importé des Indes : c’est la folie des Indiennes, dont la mousseline*, qui va connaître son apogée aux XVIIème et XVIIIe siècles. Leur particularité est d’être des tissus imprimés, selon des procédés encore peu connus dans nos contrées.  L’Europe se ruine en coton, et les gouvernements essaient, en vain, d’interdire leur importation. Rien n’est plus excitant que l’interdit.

 

Voilà le déclencheur de la révolution industrielle anglaise, puis européenne : la nécessité de vêtir à un coût le plus bas possible une population de plus en plus nombreuse. Le coton va lancer le machinisme.  En 1733, un certain John Kay invente le métier à tisser à navette volante[4] qui multiplie la productivité d’un ouvrier. Cet instrument est destiné à faire passer le fil de trame entre les fils de chaîne. Ce procédé permet de faire aller rapidement la navette d'un côté à l'autre du métier à tisser.  L’invention est très mal accueillie par les ouvriers tisserands qui craignent (à juste titre) qu’elle fera disparaître leurs emplois. Mais quand le progrès est en marche, rien ne peut l’arrêter, d’autant que le coton entre dans la fabrication des explosifs et que s’il est un domaine qui sait aiguiser l’ingéniosité humaine, c’est bien celui de la guerre !

 

En ce qui concerne les attributs du corps et de l’habitat, en France, les toiles de Jouy[5] , imprimées  « à l'indienne »  connaissent un véritable succès. Mais la production est encore insuffisante, il faut améliorer le rendement, préoccupation qui n'est donc pas neuve. Après l'alimentation, l'habillage est en effet le second besoin de l'humanité, et il faut bien vêtir toute cette population grandissante.  L'industrialisation se nourrira de la croissance démographique comme elle l'entretiendra.

 

  Le métier à tisser industriel est bientôt alimenté par une « mule Jenny[6] », qui file le coton en longs fils solides. Par une concomitance historique, le tout est bientôt entraîné par la machine à vapeur de Newcomen, perfectionnée par Watt.  Les petits métiers disparaissent et la première usine apparaît, fruit de l’imagination, géniale quelque part, de Richard Arkwright.  Le temps des manufactures est passé. C’est ainsi que le génie de l’homme s’exprima avec toute sa splendeur : allié à la machine à vapeur, elle-même nourrie par le charbon extrait des entrailles du sol anglais, le métier à tisser attacha à ses commandes des ouvriers qui perdirent le rythme naturel de la vie. Dickens n’a pas dépeint autre chose que le quotidien miséreux des populations ouvrières anglaises à l’aube de cet avenir radieux que la machine promettait. De cette dureté du travail vient l’expression « c’est coton ».   Le coton importé supplanta ainsi peu à peu la production traditionnelle des campagnes anglaises : la laine*, que l’on alla chercher jusqu’à l’autre bout du monde. C’est à cette époque qu’un colon plein d’avenir, nommé Georges Washington, décide de planter du coton sur ses terres, en Virginie. Il forme le dessein de le transformer dans les colonies plutôt que de l’exporter vers la mère patrie. On connaît la suite. Les États-Unis apparaissent enfin sur la scène mondiale et le coton s’installe sur ces riches terres du Sud à la faveur d’une nouvelle invention, celle de l’égreneuse à coton, qui rend sa culture hautement rentable.

 

Harriet Beecher Stowe, avec son Oncle Tom, évoqua les peines des populations serviles dans les grandes plantations dont les exportations de balles vers l’Europe entretenaient le train de vie luxueux des grands propriétaires. Elle fut ainsi l’un des déclencheurs de la guerre fratricide qui allait déchirer les états de la jeune nation entre 1861 et 1865. Mais autant en emporte le temps, le coton est resté sur ces terres le Roi des cultures. Seulement, la mécanisation, encore elle,  est passée par là et a remplacé les grappes d’esclaves, et la polémique est toujours grande à propos des aides dont bénéficient les cultivateurs étasuniens, qui écrasent la concurrence des Pays producteurs du Sud. Même le billet vert rend hommage à « l’or blanc », car il est composé à 90% de coton. Edison l’employa pour ses expériences : éphémère filament de lumière, il fut vite abandonné au profit du tungstène dans les lampes à incandescence, restant avant tout la fibre textile la plus utilisée au monde. A tel point que sa culture pèse de plus en plus sur les écosystèmes, car gourmand en eau[7], nécessitant toujours plus de pesticides et aujourd’hui l’une des productions agro-industrielles les plus concernées par le recours aux OGM.

 

 Si le coton exprime de nos jours encore toute la douceur de la nature, nous en avons tiré notre aliénation actuelle au dogme du progrès continuel.

 

 

 

 


[1] Il y eut en réalité deux tentatives : l'un avec , du nom du Dieu égyptien du Soleil, et la seconde avec  Râ II. Cela eut lieu en 1972. Précédemment, le même explorateur, avec un radeau de balsa, baptisé Kon Tiki, avait réussi à traverser le Pacifique de la côte du Pérou à la Polynésie.

[2] La première mention du nom de ce nouveau continent fut le fait d'un géographe, Martin Waldseemüller, à St-Dié des Vosges, le 25 avril 1507. Pour perpétuer ce moment important de la géographie, un festival très important s'y déroule chaque année.

[3] Verenigde Oostindische Compagnie, dont le siège se trouvait à Amsterdam.

[4] Bien avant la navette spatiale...

[5] Jouy-en-Josas (Yvelines)

[6] Francisation hasardeuse de mull jenny

[7] L’exemple déjà cité de la Mer d’Aral étant le plus frappant, il ne doit pas éclipser la concurrence opérée par la culture du coton sur celles des cultures vivrières. Ainsi le coton, symbole de l’exploitation du « Sud » par le « Nord », est en partie responsable des famines à répétition que connaissent certains Etats.

 

Rédigé par Nicolas PERROT

Publié dans #Projet KissKissBankBank