54 ans de mariage, la zibeline. L'Alaska, des tsars aux grands pétroliers étasuniens.

Publié le 4 Décembre 2016

Carte de l'Alaska, jump-voyages.

Carte de l'Alaska, jump-voyages.

La conquête du Far West nord-américain, c'est à dire surtout étasunien (le contexte canadien étant un peu différent, et en tout cas beaucoup moins violent), a donné lieu à quantité de mythes. Celui de la "Frontière", cette zone où s'arrêtait la civilisation et qui reculait toujours un peu plus vers l'Ouest, est l'un des plus connus. Mis en scène dans quantités de films (étas-unien), c'est un phénomène beaucoup plus évoqué que la conquête, de l'Est, celle-là, qui a été le grand dessein russe, puis soviétique, depuis le XVIème siècle.

Dans les deux cas, il y a eu le "besoin" de contrôler des territoires avant les autres. Les jeunes USA, une fois l'achat de la Lousiane entériné, franchissent la barrière des Appalaches. Au Nord, les Anglais sont au Canada, au Sud, les Espagnols, puis les Mexicains. Il faut donc rapidement marquer le territoire qui n'est encore peuplé "que" de tribus amérindiennes avec lesquelles un certain commerce se mettra en place et puis, lorsque la cohabitation s'avérera difficile, aura lieu une déportation massive toujours plus à l'Ouest.

En Russie, le prince de Moscou, Ivan IV, agrandit son territoire au XVIème siècle. Il se fait couronner Tsar (du latin Caesar, qui donnera aussi Kaiser), et surnommer "le Terrible". Dès lors, les souverains russes n'auront de cesse de faire grandir leur territoire. Se heurtant à l'Ouest aux Suédois (qui n'ont pas toujours été pacifiques, la Mer Baltique ayant souvent été une "mare nostrum" suédoise), aux Prussiens, aux Polonais, aux Austro-Hongrois, au Sud aux Perses et aux Ottomans, c'est vers l'Est que les Russes se sont dirigés. Mais pourquoi  ? Quel intérêt à conquérir des millions d'hectares de forêts, de marais ? A l'époque, les richesses minérales et énergétiques de l'immense Sibérie n'étaient pas connues, ou pas encore utilisables, pensons au pétrole ou au charbon. Ce qui a motivé cette conquête, ce qui a joué le rôle de l'Or californien ou du Yukon, c'est un petit mammifère, la zibeline.

Dotée d'une fourrure encore plus fine que celle du vison, la petite bête fut ainsi pourchassée pour habiller les grands de ce monde, et cela depuis le Moyen Âge, quand les marchands germaniques de la Hanse avaient un comptoir à Novgorod et fournissaient jusqu'au Roi de France (Charles VIII, époux d'Anne de Bretagne, la dame à l'hermine, en acheta plusieurs milliers de peaux). C'était un or noir avant la lettre, qui attira dans ces contrées hostiles des milliers d'aventuriers, comme le furent les coureurs des bois en Amérique du Nord, qui, eux, cherchaient avant tout le castor.

La "ressource" s'appauvrissant toujours plus (déjà !), les trappeurs durent aller toujours plus loin vers l'Est, encouragés par le pouvoir des tsars qui voyait là un véritable front de colonisation. Sur le chemin, ils fondèrent plusieurs villes, dont la plus célèbre est Irkoutsk, qui porte sur ses armoiries les fameuses zibelines. Et un jour, il arrivèrent sur le Pacifique. Ils ne s'y arrêtèrent pas. Comme les ancêtres des Amérindiens plusieurs milliers d'années plus tôt, ils franchirent le détroit de Béring (du nom d'un explorateur Danois qui le découvrit pour le compte du tsar Pierre le Grand, qui réva d'une grande marine russe), mais cette fois non pas sur un pont de glace, mais sur de petites embarcations. Ils trouvèrent les iles Kouriles, puis les Aléoutiennes et, tout au bout, l'Alaska, qui fut russe pendant un demi-siècle.

Cependant, tout cela était bien loin de Moscou, et Alexandre II, tsar de 1855 à 1881, surtout connu pour l'abolition du servage, s'inquiéta des velléités britanniques sur ses possessions extrême-orientales. Aussi, adepte certainement du dicton "Mieux vaut un bon tiens qui deux tu l'auras" (dont la version russe est : "mieux vaut avoir une grue dans la main qu'espérer attraper la mésange qui vole haut dans le ciel" - une autre étant beaucoup plus salace), il préféra couper court aux possibles revendications du Canada (alors pleinement colonie britannique), et vendit en 1867 l'Alaska aux USA pour 7 millions de dollars.

Tout le monde, dans l'histoire, pensa faire une grande affaire. Les Russes, qui se séparèrent d'une partie de leur territoire qui ne faisait que prolonger la Sibérie, et qui était aussi rude, difficile à peupler, et les Etatsuniens, qui agrandirent leur nation aux dépends du vieil ennemi Britannique, copiant quelque part ce que leurs prédécesseurs avaient fait avec la Louisiane (Napoléon s'étant également fait la même réflexion qu'Alexandre II : autant vendre un territoire qu'il n'avait de toute façon pas les moyens de peupler, la Louisiane représentant en réalité non pas le seul état actuel de Louisiane, mais tout le bassin versant du Mississipi1 !). Plus tard, les véritables gagnants furent en fait les USA, puisqu'on découvrit dans le sous-sol de l'Alaska des quantités phénoménales de pétrole (on se souvient de Sarah Palin, de l'Exxon Valdez...). Quant aux militaires soviétiques, qui avaient succédé à ceux du tsar, ils durent longtemps regretter que cette tête de pont sur le continent nord américain ait été ainsi vendue à l'Ennemi numéro 1.

Et la zibeline, dans tout cela ? La Première Guerre Mondiale, en faisant d'un coup baisser la demande en produits de luxe, lui sauva la mise. Elle reste encore très recherchée, et son commerce est très fortement réglementé. Ne vous avisez pas de faire sortir un exemplaire vivant de Russie, c'est un crime très fortement puni. Un beau sujet pour un futur thriller, un peu évoqué dans Gorky Park, sorti en 1983.

 

La Zibeline a d'autres secrets, à découvrir ici...

 

1 Au XVIIème siècle, l'explorateur Pierre Cavelier de la Salle, venant de Nouvelle-France, parcourut le Mississippi. Arrivé à son embouchure, en gros, il dit prendre possession de toutes les terres qui dépendaient de ce grand fleuve, cela pour la gloire du Roi-Soleil. Si vous regardez la frontière entre Montana et Idaho (une des seules non rectiligne dans cette région), c'est celle du bassin versant du Mississipi, où on dû attendre plus d'un siècle pour y envoyer une expédition de "Blancs", mandatés par les USA, nouveaux acquéreurs. Ce fut celle de Clark et Lewis, de 1804 à 1806, gigantesque "tour du propriétaire"

Timbre soviétique (CCCP = URSS) de 1984.

Timbre soviétique (CCCP = URSS) de 1984.

Rédigé par Nicolas PERROT

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